Le zen dans la rue

Invité : Bernie Glassman

Transcription de l'émission Voix Bouddhistes
diffusée le 28 Janvier 2001

Notre invité, Bernie Glassman , Maître zen, défend l'idée d'un bouddhisme engagé dans le monde moderne, une manière dit-il d'aider les plus démunis et comment les retraites qu'il organise dans la rue sont un moyen de prolonger et de mettre en pratique les enseignements bouddhistes. Il nous parlera aussi des retraites interconfessionnelles qu'il mène régulièrement à Auswitch.

VB - Bernie Glassman, vous êtes juif américain, d'origine polonaise, ingénieur et docteur en mathématiques, vous vivez à New York. Vous vous êtes engagé très tôt dans le bouddhisme, dès l'âge de 19 ans, avec de grands maîtres au Japon. Dans les années 80, vous avez décidé de mettre vos connaissances et pratiques au service des plus démunis, des sans abri, des malades du sida…

Vous dites que c'est un bouddhisme socialement engagé. Quelles sont les premières motivations qui vont ont conduit à pratiquer ce "bouddhisme engagé", à aider les plus pauvres et les plus défavorisés ?

Bernie Glassman - Lorsque j'étais un très jeune enfant, je vivais dans un quartier assez pauvre de New York. Il faut bien comprendre que le bouddhisme parle de la réalisation de soi et de l'expression de qui l'on est, et de se réaliser dans ce que l'on est vraiment. Si l'on se tourne autour d'activités sportives, on va se réaliser dans le sport par exemple. En ce qui me concerne, j'étais plutôt engagé socialement donc ma réalisation passe par cet engagement social.

VB - Pouvez-vous nous parler de votre premier centre, le mandala greystone , vous vous êtes battu pendant une douzaine d'années pour ce centre ?

Bernie Glassman - Lorsque je suis arrivé à New York, j'ai commencé comme professeur au sein d'une communauté zen et j'ai décidé que le travail que je faisais, devait s'adresser à toutes les catégories de la société et pas seulement à des méditants qui venaient méditer spécifiquement le zen. Cette prise de conscience est venue d'expérience directe que j'ai eu. Une expérience de souffrance et de douleur que subissait une partie de l'humanité et où j'ai vu cette perception d'esprit affamé. J'ai pris à ce moment-là, la résolution de travailler dans tous les secteurs de la société.

Je suis arrivé à New York pour travailler de la sorte et dans tous les milieux, affaires, sociaux, spirituels, communication , spectacles. Le but en fait était d'apporter cette expérience dans la vie de tous les êtres, quels qu'ils soient.

Lorsque l'on a créé ce mandala greystone, il s'agissait d'intégrer cette expérience au sein même de la société et donc de créer ce mandala comme un espace au sein de la société. J'ai donc invité toutes sortes de personnes responsables, dans tous les milieux, de toutes les conditions sociales, pauvres ou aisés, de façon à ce qu'ils y aient des rencontres. Et toujours dans ce contexte, nous faisons toutes sortes de travaux communs, par exemple, de créer du travail pour les personnes qui ne peuvent pas travailler ou les aider à se remettre à travailler, les aider à trouver un logement… Nous aidons au niveau de centres de santé, ceux qui ont le sida, qui sont des drogués. Cela s'adresse à tous, qu'ils soient de classes sociales différentes, de religions ou de convictions religieuses différentes également.

VB - Vous arrivez à trouver une unité dans cette diversité, tout en restant dans cette notion d'interdépendance dans tout ce que vous développez au sein de votre communauté ?

Bernie Glassman - Mon modèle à propos de cette question d'unité et diversité, c'est le modèle en fait de notre corps. Où peut-on trouver une plus grande diversité que dans notre corps ? Puisque si l'on regarde attentivement, ne serait-ce qu'au niveau du visage, tous ces éléments, les yeux, la bouche etc… ces choses qui sont assemblées , si différentes pourtant et qui fonctionnent si bien entre elles. De même à l'intérieur du corps, la façon dont le sang va couler, dont les cellules fonctionnent et c'est vraiment accablant lorsque l'on commence à y penser, mais en même temps , si l'on réfléchit vraiment, c'est très simple. Et y a-t-il besoin de savoir le comment du pourquoi ?

Dans le travail que je fais, c'est un peu la même chose. Avec les personnes qui sont dans la rue, sans abri, sans travail et cette situation fait que souvent elles se laissent glisser vers les drogues, l'alcool etc…c'est tout un processus. Avec ces personnes, je pars de la case départ, en commençant tout simplement par les nettoyer, les mains, puis le visage, une chose après l'autre, et petit à petit tout coule.

VB - Tout cela, vous le vivez de l'intérieur puisque vous en avez fait l'expérience, mais comment parvenez-vous à mobiliser les membres, les personnes autour de vous, de façon à ce qu'elles prennent conscience que nous sommes tous "parties" d'un même corps, et qu'elles agissent en conséquence ? Quels sont les moyens que vous utilisez ? comment la pratique du bouddhisme vous aide à les mobiliser ?

Bernie Glassman - C'est le travail de ma vie, de ma vie entière justement de déterminer ces méthodes, et non seulement des méthodes, mais des méthodes appropriées selon les différents secteurs d'activités. Cela peut varier effectivement selon tel ou tel secteur d'activité. Dans certains cas, cela peut être la méditation, ou une communication sur la non-violence ou toutes sorte d'autres outils.

Je vais vous donner un exemple très concret pour vous montrer comment les choses se mettent en place dans l'esprit des gens. Et c'est par rapport à notre groupe, notre équipe de cuisine. On a effectivement là des gens qui n'ont aucune compréhension spirituelle ou plus sophistiquée. On fait travailler une équipe qui confectionne des brownies, qu'elle vend ensuite sur les marchés. Cette équipe, en fonction du travail, est payée d'un salaire mais en plus elle reçoit un pourcentage sur le production des brownies. A partir de ce moment-là, on voit bien que ceux qui savent faire le travail, vont aider les nouveaux, puisqu'ils ont la motivation du pourcentage supplémentaire.

C'est peut-être dans ce cas une motivation d'argent, d'avidité, c'est possible, mais en même temps, cela crée une première compréhension de ce qu'est l'interdépendance puisque ils comprennent qu'ils ne peuvent faire cette production qu'en travaillant ensemble. Donc, ils vont bien aider les nouveaux à travailler. Cette première prise de contact avec l'interdépendance va permettre ensuite d'en parler de façon plus approfondie et d'en venir à cette notion d'unité de la vie, très concrète, très terre à terre.

Un autre exemple est le travail que nous faisons à Auswitch. Tous les ans, depuis des années maintenant je mène une retraite à Auswitch. Il y a à peu près 150 personnes et ce qui est assez extraordinaire, c'est qu'il y a là des représentants de différentes traditions religieuses, cinq à six à chaque fois et en même temps un échantillon social très varié. Nous y trouvons toutes les catégories sociales, des gitans, des homosexuels, des enfants de survivants des camps, des enfants des officiers allemands en place à l'époque etc… on peut imaginer que dans une telle diversité de personnes réunies, n'importe quelle parole, action ou même mouvement peut offenser la personne d'à côté et ce à chaque instant pendant la retraite.

On est confronté à cette diversité de vie. Or l' on sait que la façon qu'avait Hitler de gérer cette vie, a été de supprimer beaucoup d'êtres et de tuer. Alors qu'ici au contraire, on partage ensemble des temps très précieux. On partage des temps de méditation. On s'écoute les uns les autres, en s'écoutant à partir du cœur, et ce partage justement fait que cette diversité de la vie peut mener à une guérison et qu'en fin de retraite, nous sommes comme une grande famille, où l'on est passé de la diversité à l'unité.

VB - En même temps, il y a un grand choc psychologique chez les participants, quand vous faites ce type de retraite à Auswitch, aussi comment expliquez-vous que d'un choc peut naître à la fois une paix intérieure et un processus de guérison dont vous êtes appelé après à témoigner ?

Bernie Glassman - Cette transformation de l'état de choc à ce sentiments d'unité reflète exactement les trois principes de notre communauté. Ces trois principes sont la connaissance, porter témoignage et se guérir soi-même et les autres. Donc en fait on voit bien comment se met en place le processus puisque le fait même d'arriver en ce lieu incroyable en soi est totalement accablant et en plus de poser les pieds en ces lieux. Le premier jour lorsque l'on arrive, c'est l'état de choc en dehors du fait que cet état de choc en plus , par chaque parole, action, mouvement comme on l'a vu précédemment, va se perpétrer dans les relations avec l'autre.

Le premier jour, on sent cet état accablant, et puis cela va provoquer le fait que nous allons nous trouver dans un état d'inconnaissance donc on touche là le deuxième principe, puisque tout ce que nous connaissions avant, nos références, nos points de repères disparaissent complètement et donc nous sommes comme nus dans cet espace ? Nous ne pouvons pas partir.

Le deuxième état que nous allons rencontrer ensuite est celui de porter témoignage. Et nous serons obligé de porter témoignage puisque nous ne pouvons nous enfuir, mais en même temps, nous sommes nourri positivement et ainsi petit à petit, dans cette relation que l'on va pouvoir expérimenter, dans laquelle on va ressentir de l'amour, essentiellement de l'amour, et bien une guérison va pouvoir s'opérer, et c'est donc l'expérience de l'unité des êtres que l'on va pouvoir expérimenter.

VB - En conclusion que vous paraît-il essentiel de mettre en place au quotidien pour chacun d'entres nous ?

Bernie Glassman - Je ne peux parler pour les autres, je parlerai pour moi. Je peux vous dire comment se passe ma journée. Je commence par une heure de méditation, j'essaie de faire trois repas par jour, dormir 6 à 7 heures par nuit et je travaille pour les autres.

© Union Bouddhiste de France 2001