Emission Voix Bouddhistes
du 15 Juillet 2001
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Cette semaine est celle du rendez-vous avec l'actualité du livre. A cette occasion, Voix Bouddhistes reçoit Patrick Carré, écrivain et traducteur de nombreux textes bouddhiques depuis le chinois et le tibétain. Dans l'interview de Patrick Carré qu'il nous a accordée pour le site internet, il revient principalement sur les aspects absolus et relatifs de l'esprit d'éveil, sur les Dix Terres de Bouddhas et sur l'unité du bouddhisme.
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Bodhicitta absolu, c'est synonyme de la nature de l'esprit, de l'ainséité, de la telléité, de la bouddhéité Bodhicitta relatif, c'est le voeu d'atteindre l'éveil pour le bien de tous les êtres, et c'est l'action qui y conduit. |
Voix bouddhistes - A propos du premier livre, l'anthologie du Bouddha, tu as parlé de l'amour-bienveillance. Peux-tu rappeler l'arrière plan de la bodhicitta absolue et relative ? Patrick Carré - Bodhicitta, l'esprit d'éveil, la racine du grand véhicule et de tous les véhicules. On peut distinguer un bodhicitta relatif et un bodhicitta absolu. Le bodhicitta absolu, c'est la chose à comprendre ultimement. Dans le jargon, c'est synonyme de la nature de l'esprit, de l'ainséité, de la telléité, de la bouddhéité C'est la même chose, puisque ça veut dire " l'esprit d'éveil ", c'est à dire l'esprit quand il est éveillé. Bodhicitta relatif, ou l'esprit d'éveil
relatif, dans un premier temps c'est le vu d'atteindre
l'éveil pour le bien de tous les êtres, et c'est l'action
qui permet de devenir Bouddha pour le bien de tous les êtres. |
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L'équanimité, ou impartialité, est le couronnement du voeu de bodhicitta. C'est être capable de développer bienveillance, compassion et joie pour quiconque. Surtout pour ceux qu'on appelle les ennemis. |
Voix bouddhistes - En quoi consiste précisément le voeu de Bodhicitta ? Patrick Carré - Le vu de Bodhicitta, c'est quand un jour on découvre qu'on n'est pas seul à souffrir, donc on a envie de sauver tous ceux qui souffrent, et pour cultiver ce sentiment on prend ce vu, et on cultive ce qu'on appelle les quatre immensurables ou sentiments illimités. Le premier est la bienveillance, qui est le souhait que tous les êtres connaissent le bonheur et la cause du bonheur. La compassion, c'est exactement la même chose en complément, c'est que tous les êtres soient libérés de la souffrance et de la cause de la souffrance. Et la joie, comme dirait Jigme Lingpa, c'est suivant " l'ascèse du voleur ", la meilleure des techniques pour s'attribuer des mérites incommensurables. Il suffit d'éprouver un sentiment de joie sincère devant un bienfait, comme si soi-même on avait fait cette chose, on en tirera les mêmes bienfaits pour soi et pour les autres. L'équanimité, ou impartialité, le couronnement du voeu de bodhicitta, c'est être capable d'avoir ces trois sentiments précédents pour quiconque, surtout pour ceux qu'on appelle les ennemis, pour les inconnus, les éloignés, puisque la règle, c'est : " Tous les êtres sans exception ". Donc tout de suite il faut s'intéresser aux exceptions, et voir qui on excluerait Parce qu'on a tous envie que les chevaux soient heureux et tout ça, on n'a pas de grief contre eux. Mais un petit politique par ci, quelqu'un par là, on aimerait bien qu'il lui arrive un malheur malgré tout, et ça c'est insupportable dans l'esprit d'un bodhisattva. |
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Le voeu lui-même se cultive dans une méditation profonde. Mais lorsqu'on applique cet esprit d'éveil, on pratique ce qu'on appelle les six vertus transcendantes ou paramitas. Toujours à la lumière de la sixième paramita : la perception directe de la vacuité qui est la vérité des choses. |
Voix bouddhistes - On peut prononcer ces vux du bout des lèvres, mais si on veut s'impliquer vraiment dedans, c'est une pratique, une action très concrète Patrick Carré - Le voeu lui-même se cultive dans une méditation profonde, dans laquelle on aspire au samadhi de l'amour infini, de la compassion infinie, de la joie infinie, et de l'équanimité infinie. C'est la pratique assise du vu. Mais lorsqu'on fait le vu actif, le vu d'appliquer cet esprit d'éveil, c'est à dire d'agir comme un Bouddha ou un Bodhisattva, on pratique ce qu'on appelle les six vertus transcendantes ou paramitas. La première paramita est une générosité qui ne consiste pas à se débarrasser d'objets matériels, mais qui consiste à comprendre ce qu'il y a de vide quand on se débarrasse d'un objet matériel, quand quelqu'un est heureux de le recevoir : " Qu'est-ce que c'est cet objet ? " De même le Bodhisattva va pratiquer des vertus morales, de grandes vertus morales comme le courage, la persévérance Mais toujours à la lumière de la sixième paramita, c'est à dire de la connaissance transcendante, de la perception directe de la vacuité qui est le fondement des choses, qui est la vérité des choses. L'esprit d'éveil, c'est donc l'union des 4 immensurables et des 6 paramitas. Avec toujours la 6ème paramita, la prajnaparamita, qui est le couronnement de l'acte tout comme l'équanimité dans les 4 immensurables est le couronnement du vu. Cette 6ème paramita culmine pendant la méditation dans l'état complètement détendu où rien n'a d'être Le Bodhisattva, théoriquement, considère tout comme un
rêve. Il a évidemment des perceptions impures et dualistes
jusqu'à la fin de la dixième terre des bodhisattvas, mais
c'est d'une subtilité indescriptible. |
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| La Bodhicitta absolue, c'est l'esprit d'éveil, ça n'est pas l'esprit qui aspire à l'éveil. |
Voix bouddhistes - La bodhicitta couvre donc à la fois les aspects les plus absolus, et puis l'aspect très concret, quotidien de la relation au monde et aux autres Patrick Carré - Voilà. Le but ultime du bouddhisme c'est de devenir Bouddha. Etre Bouddha, c'est la Bodhicitta absolue. C'est l'esprit d'éveil, un esprit qui est éveillé. Ca n'est pas l'esprit qui aspire à l'éveil. Cette aspiration à l'éveil, c'est cette idée qui doit venir lorsqu'on éprouve ce sentiment d'une mère pour un enfant qu'on est en train de torturer devant vous. Quand ça devient insupportable. Alors il y a : " Je ne supporte pas ça ", ça c'est le vu. Et on se jette à l'action, ça c'est la pratique de l'esprit d'éveil. |
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Le Bodhisattva de la première terre se rend compte que le moi n'existe pas, que la table, la chaise et le moi qui pense, la bouddhéité et tout ça, ça n'existe pas. Après, il se relève de sa méditation, il se trouve devant les gens, immédiatement il se rappelle que quand il était assis il n'y avait rien de tout ça qui était vrai. |
Voix bouddhistes - Quand on dit que tout est illusion, c'est difficile à entendre quand il s'agit de la souffrance... Patrick Carré - C'est à dire qu'il ne faut pas confondre ce qu'on appelle les deux vérités. Il y a une vérité absolue, qui dit que rien n'est, et une vérité relative qui dit que c'est selon, qu'il y a causes et effets, et qu'à une cause négative correspond un effet négatif. Quand on n'analyse pas profondément, la vérité relative fonctionne. Dès qu'on analyse profondément, elle nous ouvre la porte de la vérité absolue. Mais on ne pourra jamais sauver les êtres en disant qu'ils sont illusoires, ou que leurs souffrances sont illusoires. Il faut soi-même se planter une aiguille et voir si on ressent l'illusion comme telle, et on verra que non. Il faut se mettre à la place des autres. Le Bodhisattva n'a pas d'esprit en propre, il ne croit pas au moi. Son moi, c'est celui de ceux qui croient qu'ils ont un moi. Et plus le Bodhisattva monte dans les terres, plus il a une infinité de moi, dont il cherche à résoudre les problèmes. C'est un peu difficile à comprendre, mais c'est quelque chose de très intéressant. Le Bodhisattva de la première terre se rend compte que le moi n'existe pas. Même les arhats du premier véhicule s'en rendent compte. Mais le Bodhisattva de la première terre se rend compte en plus que la table, la chaise et le moi qui pense, la bouddhéité et tout ça, ça n'existe pas. Après, il se relève de sa méditation, il se trouve devant les gens. Son travail c'est immédiatement de se rappeler que quand il était assis il n'y avait rien de tout ça qui était vrai, c'est tout. Le Bodhisattva de la première terre va très vite à
faire ça. Et il brasse du monde. Il peut rencontrer des centaines
de Bouddhas à la fois, des centaines de personnes à la fois,
c'est assez inconcevable. |
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Je suis pour l'unité profonde du bouddhisme. A lire les textes, même ce qu'il y a de mieux dans les tantras, je le vois dans les soutras. |
Voix bouddhistes - Si on veut en savoir plus sur les dix terres, sur les dix bhumis, quel ouvrage recommanderais-tu ? Patrick Carré - Dans le livre de Gampopa, les dix terres sont abordées de manière assez brève. Je pense que dans quelques ouvrages anglais, dans par exemple Méditation sur la vacuité de Hopkins, il y a beaucoup d'explications sur les dix terres. Mais est en cours de traduction le soutra des dix terres, qui appartient à l'Avatamsaka soutra, d'après la version chinoise de Koumarajiva. Dans un ou deux ans on pourra le lire, pas avant. Voix bouddhistes - C'est un projet sur lequel tu travailles depuis longtemps ? Patrick Carré - Je l'ai traduit depuis longtemps, mais j'améliore la précision de la traduction. On voit apparaître par exemple à la 8ème terre, comment les Bodhisattvas produisent les Yidams. C'est dans les textes du Mahayana, enfin je veux dire du Paramitayana. Et c'est très intéressant. Je suis pour l'unité profonde du bouddhisme : les tantras, et même le Dzogchen, je pense qu'il n'y a pas de différence. C'est très difficile de dire que l'éveil d'un bodhisattva n'est pas l'éveil de Guru Rinpoche, parce qu'il a accompli des pratiques que le bodhisattva n'a pas accomplies. C'est peut-être une opinion un peu personnelle, mais à lire les textes, même ce qu'il y a de mieux dans les tantras, je le vois dans les soutras. Vraiment. |
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| (*) Interview réalisée par Jean Christophe pour l'Union Bouddhiste de France | |||